• Ségolène Royal ou la politique-caméléon

    Depuis la débâcle des marchés financiers, un socialisme de combat aux accents anticapitalistes est réapparu au sein du Parti socialiste. A la veille du congrès de Reims, il pourfend les tares systémiques d'un mode de production qu'il convient de changer radicalement. L'aile gauche du PS profiterait-elle d'une conjoncture favorable pour renouer avec les plus belles heures du Parti d'Epinay ? Pas vraiment : la motion « Un monde d'avance » présentée par Benoît Hamon prône certes un réformisme radical, le renforcement de la puissance publique, des politiques néokeynésiennes et une régulation accrue.

    Mais d'anticapitalisme, il n'en est pas question dans ce texte. Non, les attaques les plus dures à l'égard du capitalisme proviennent depuis un mois environ de la motion « L'espoir à gauche, fier(e)s d'être socialiste ». En réalité, elles émanent toutes du plus illustre de ses signataires, Ségolène Royal.

    Le 27 septembre, le « show du Zénith » a fait couler beaucoup d'encre. Cette rencontre mêlant meeting politique et événement culturel a suscité des réactions très tranchées. Les partisans de Ségolène Royal y ont vu un moment de « bonheur populaire ».

    Entourée de chanteurs et de personnalités, l'ex-candidate à l'élection présidentielle est apparue « déverrouillée » : le tailleur Prada a fait place à une tenue « bourgeois-bohème » et la raideur gestuelle sur scène a disparu. « Show-biz » et « populisme » ont raillé ses détracteurs -pour la plupart issus du Parti socialiste. Ces derniers ont dénoncé une démarche de « séduction commerciale ». Le Zénith fut, selon eux, un moment de dépolitisation des forces de gauche.

    Avec Besancenot et Laguiller

    Ceux qui ont critiqué le contenu festif de la réunion du Zénith sont passés à côté de l'essentiel et ont raté leur cible. Ce rendez-vous ne peut être rangé dans la catégorie « show biz », car Ségolène Royal a fait ce jour-là de la politique. Elle s'est emportée contre ceux qui « voudraient que la frontière [entre la droite et la gauche] n'existe plus, qu'elle soit floue ». Elle a prôné l'« interdiction de délocaliser et de licencier avec obligation de rembourser les aides publiques si l'entreprise fait des bénéfices ». Qui, exceptés Olivier Besancenot et Arlette Laguiller, prônerait cela aujourd'hui à gauche ? Elle s'est posée en défenseur des « petits salaires » et des « petites gens » , des catégories inconnues de nos jours au PS.

    Le 3 octobre, dans un discours à Athènes, Ségolène Royal a enfoncé le clou :

    « Le libéralisme nous met tous, à l'échelle du monde, en danger. L'heure pour la gauche n'est plus aux diagnostics tièdes, ni aux appréciations timorées, mais à la lucidité radicale et à la proposition d'un autre système. »

    Toute à son marxisme, Royal a rappelé que :

    « L'histoire de la gauche, c'est encore et toujours une lutte pour l'émancipation. Son combat, c'est donner à chacun la possibilité de redevenir maître de lui même et de son destin. Son combat, c'est la démocratie réelle et pour tous. Voilà la gauche que le monde attend avec impatience. »

    Royal a conclu qu'« il faut remplacer la domination des marchés sur les peuples par la primauté des gouvernements démocratiquement élus ». Jean-Luc Mélenchon, Marc Dolez ou Gérard Filoche n'ont pu qu'approuver de telles déclarations et avec eux l'ensemble de la gauche ! Le 16 octobre, dans un entretien au Nouvel observateur, elle a affirmé : « La page du libéralisme est tournée. »

    Voici de très fortes affirmations qui réjouiront un peuple de gauche lassé de voir les dirigeants socialistes patauger dans un social-libéralisme honteux. Il y a toutefois un gros problème : ces propos de gauche radicale sont entièrement nouveaux chez Ségolène Royal.

    Ils ne sont repérables publiquement que depuis un mois à peine. On constate même que plus la crise financière s'amplifie, plus le congrès du PS se rapproche, plus Ségolène Royal intensifie ce discours socialiste pur et sans concession.

    Zelig au Zénith

    On peut effectivement douter de l'authenticité de tels propos quand on compare le socialisme de combat de Ségolène Royal à l'automne 2008 à ses déclarations ces dernières années. Sur les questions économiques, Ségolène Royal avait jusqu'à présent toujours campé sur l'aile droite du PS. Alors, qui est la « vraie » Royal ? La lutteuse du Zénith ou celle qui, peu après la campagne présidentielle, reconnut qu'elle n'était pas favorable à un Smic à 1500 euros ?

    Qui croire ? La Ségolène Royal louant la flexibilité du modèle blairiste en 2007 ou celle défendant les 6000 licenciés de l'usine Renault en 2008 ? Que retenir ? Ses discours appelant à « dépasser les 35 heures » ou celui plus récent préconisant un Etat interventionniste ? Qui est l'authentique Mme Royal ? Celle qui penche vers le système de retraites à points du Medef ou celle qui a la « certitude qu'il est possible de répartir autrement les richesses ? » Quelles alliances souhaite-t-elle ? L'union des gauches revendiquée au Zénith ou un partenariat avec le Modem, déjà recherché dans l'entre-deux tours de l'élection présidentielle ?

    Depuis 2006, Ségolène Royal a été blairiste, sociale-libérale scandinave, néolibérale, républicaine tendance rive droite (encadrement militaire des primo-délinquants) et, depuis le krach financier, elle pourfend le capitalisme.

    Mme Royal est parfois présentée comme un « objet politiquement non identifié ». Est-elle de droite, du centre ou de gauche? La réponse est, tout cela et rien de cela à la fois : cela dépend des périodes et des publics! Cette extrême versatilité fera penser à Leonard Zelig. Dans le film de Woody Allen, Zelig est doté de la capacité d'ajuster son apparence et son discours à ses auditoires successifs. Dans une soirée donnée par F. Scott Fitzgerald, on le remarque conversant dans le salon de manière raffinée avec les invités. On l'entend ensuite dans la cuisine en compagnie des serviteurs déverser sa bile contre les « riches », avec des accents plébéiens. Zelig apparaît au monde entier comme un « caméléon humain ».

    Des invariants réactionnaires

    Et pourtant, il existe chez Ségolène Royal des invariants politiques qu'une étude de discours permet de saisir. Dans l'intervention du Zénith, on peut relever ce passage édifiant : « la fraternité, pour moi, c'est encore mieux que la solidarité ». Ou encore : « la fraternité, c'est d'abord penser à l'autre ». Mais quelle force miraculeuse incitera des groupes d'individus aux intérêts et aux positions antagonistes à agir avec altruisme ? « Aimez-vous les uns les autres ou alors disparaissez », affirmait récemment Ségolène Royal. Cette référence aux Evangiles et au christianisme marque bien les limites de son volontarisme politique.

    Ses propos sont en réalité emprunts d'un pessimisme social et tendent à faire accepter le monde tel qu'il est : quelle fraternité possible dans un monde économiquement de plus en plus injuste, socialement de plus en plus délabré ? Quelles luttes et quelles mesures concrètes pour y mettre fin ? Les propos rhétoriques de Mme Royal ne nous sont ici d'aucun secours. Comment construire un monde fraternel dans un système de production capitaliste ? L'idée de solidarité, au contraire, prend acte des intérêts et des positions divergentes et se propose d'y remédier en redistribuant les richesses.

    La vision du monde royaliste induit logiquement une alliance avec le MoDem, un parti de droite qui s'accommode de notre système économique. N'a-t-elle pas proposé le poste de premier ministre à François Bayrou dans l'entre-deux tours de l'élection présidentielle ? Avec un tel chef de gouvernement, aurait-elle tenté de « changer de système » et de « tourner la page du libéralisme ? » Jean Peyrevelade, l'un des vice-présidents du MoDem, vient de préconiser le transfert de cinq points de PIB des ménages vers le capital. Il est donc permis d'en douter.

    Ségolène Royal poursuit enfin avec constance un compagnonnage étroit avec le Parti démocrate italien, qui se présente comme « postsocialiste », « post-idéologique » et fortement influencé par l'« humanisme chrétien ». Un MoDem italien en quelque sorte...

    Une critique artiste du social-libéralisme

    Dans « Le Nouvel esprit du capitalisme » (Gallimard, 1999), les sociologues Luc Boltanski et Eve Chiapello ont montré que pour désamorcer les oppositions au capitalisme monopolistique et bureaucratique qui s'étaient développées après Mai 68, les consultants en management et les dirigeants d'entreprises ont habilement récupéré les thèmes de la critique artiste du capitalisme, et imposé le réseau comme modèle emblématique d'un capitalisme libéral-libertaire qui « encourage l'esprit d'initiative des employés et des cadres et libère leur potentiel de créativité ».

    Les auteurs opposent la critique sociale du capitalisme (lutte contre la misère et les inégalités dues à l'égoïsme des intérêts particuliers) à la critique artiste du capitalisme (cette dernière dénonce l'inauthenticité de la société marchande et l'étouffement des capacités créatives de l'individu).

    Dans le contexte des luttes socialistes de l'avant congrès de Reims, Ségolène Royal développe une critique artiste de la doxa social-libérale du PS (un « socialisme responsable » et « réaliste », façonné par plus de deux décennies de pratique gouvernementale). Cette doxa jospino-hollandaise est aujourd'hui honnie par de nombreux militants socialistes et par une majorité d'électeurs de gauche. Royal estime que le contexte de la crise des marchés financiers lui procure l'occasion de durcir le ton par rapport à ses deux rivaux directs : l'un, Bertrand Delanoë, ne dévie pas du social-libéralisme ; l'autre, Martine Aubry, ne s'en détache qu'en partie.

    Pour se distinguer de ses opposants et empocher les voix militantes à Reims, Ségolène Royal renie la ligne sociale-libérale qu'elle avait pourtant suivie jusqu'à présent. A cet effet, elle articule un anticapitalisme verbeux et émotif, mis en scène dans des rassemblement festifs (le Zénith) et pseudo-participatifs.

    Ségolène Royal fut blairiste au printemps 2007 quand les médias encensaient l'allié zélé de George W. Bush. On la retrouve convertie à un anticapitalisme rhétorique deux ans plus tard dans le contexte du krach financier et... du congrès de Reims. Comme Leonard Zelig, Mme Royal se fond dans l'air du temps avec bonheur.


  • Commentaires

    1
    Samedi 25 Octobre 2008 à 15:32
    Tiens
    Tiens, je n'avais pas vu le débat d'idée sous cet angle :-(
    2
    Dimanche 26 Octobre 2008 à 12:39
    Ah bon
    Parce que dans les réunions de sections vous proposez un débat d'idée ??? Je ne l'ai pas remarqué non plus :)
    3
    Lundi 27 Octobre 2008 à 19:30
    Ben oui, mais...
    Ben oui, mais ce n'est pas notre marque de fabrique :-) sinon, un peu quand même, comme vous (intéressant Cherki), cela souligne encore plus la légèreté de l'article cité ... un bon compte rendu dudit Cherki serait mieux, ou du encore mieux Liem Hoang Ngoc ! Mais bon ce n'est pas grave, c'est juste dommage de se tromper un peu de combat: quand on est sur de soi, on n'a pas besoin d'attaquer les autres ... et vous avez assez de munitions pour vous passer des gueguerres Amicalement
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